The Picture of Dorian Gray

Chapitre 1 & 2 : L'odeur des roses dans le studio de Basil Hallward, et ce que cela révèle des relations entre Henry, Basil et Dorian

La première phrase qui ouvre le Portrait de Dorian Gray est la suivante:

"The studio was filled with the rich odour of roses". (Le studio était plein de la riche odeur des roses)

La scène qui suit semble -en apparence- douce et estivale: deux vieux amis parlent dans le jardin du studio de l'un des deux, Basil Hallward, qui est peintre. Il parle à Henry d'un jeune homme qu'il a rencontré, qui est devenu sa muse, et de qui il est très épris. Il sait qu'Henry est un homme dangereux, aussi le supplie-t-il de ne pas "gâcher" Dorian en le manipulant, comme il le fait apparement souvent.

Passons quelques pages, et arrivons au chapitre suivant.

Dorian Gray est arrivé, et Henry vient de commencer à exercer son pouvoir manipulateur sur lui. Dorian est sous le charme d'Henry; Basil le mets en garde, tout en peignant le portrait. Dorian Gray n'a pas encore vu son portrait, mais le changement est déjà en place, en lui -par les paroles d'Henry. Ces deux personnages sortent un instant dans le jardin, laissant Basil seul à l'atelier.

Henry tient un discours sur l'Art, la jeunesse, la Beauté, et Dorian est complètement séduit par ses propos.
Arrive cet instant, où l'on est sûr.e de cette nouvelle emprise d'Henry sur Dorian :

Henry : The only difference between a caprice and a lifelong passion is that the caprice lasts a little longer. (La seule différence entre un caprice et une passion qui dure tout une vie, c'est qu'un caprice dure un peu plus longtemps). 
Dorian: In that case, let our friendship be a caprice. (Dans ce cas, que notre amitié soit un caprice !) 
(Suite à cela Dorian rougit, et pose sa main sur le bras d'Henry)

C'est sur ces mots qu'ils entrent à nouveaux dans l'atelier. Dorian reprends la pose pour Basil, et Henry, s'allongeant dans un fauteuil, l'observe. C'est là que l'odeur des roses de l'atelier fait son retour.

Sauf que de légères nuances viennent subtilment démontrer un changement d'ambiance:

"The heavy scent of the roses seemed to brood over everything" (Le parfum lourd des roses semblait envahir toute l'atmosphère).

 

Comment cette simple phrase vient-elle montrer la changement qui s'est opéré, à la fois dans l'atmosphère générale du récit, mais également en son personnage principal, Dorian Gray , par l'intermédiaire d'Henry ?


De l'extérieur, nous avons l'impression d'être revenu au point de départ du récit : deux hommes entrent dans le studio plein de l'odeur des roses. Au chapitre I, c'est Basil et Henry. Dans le chapitre II, c'est Dorian et Henry. 
Tout semble reprendre comme avant: Dorian pose, Basil peint, Henry les observe, et le parfum des roses les environnent.

Quatres différences sont notables entre les deux phrases.


I: "The studio was filled with the rich odour of roses"

II :"The heavy scent of the roses seemed to brood over everything"  

 

-L'odeur est devenue parfum 

-Sa force

-Sa présence 

-Là où il se répands 


Dans I, il s'agit d'une odeur de rose, riche : elle est légère, jeune, printanière (si je ne me trompe pas, le récit se passe au mois de juin). Elle est naturelle et pleine de promesse (par sa richesse). Elle remplie la pièce où elle se mèle à d'autres odeurs et parfums de fleurs (there came through the open door the heavy scent of the lilac, or the more delicate perfume of the pink-flowering thorn) si légère qu'elle se mèle même à la lumière (and when the light summer wind stirred amidst the trees of the garden,). Le studio en est rempli, uniquement le studio.

Or, dans II, on passe à un parfum, lourd : puissant, prenant, capiteux. Le parfum est plus artificiel, sa lourdeur est presque empoisonnée. Au lieu de juste prendre place dans la pièce, il l'envahit totalement, et même plus: il prends place au-dessus de tout le reste -le studio, comme l'esprit des trois hommes. La phrase s'arrête nette: il n'y a plus assez de place ni pour la lumière, ni pour d'autres fleurs.

 

Plusieurs interprétations de ces phrases sont possibles.

Déjà, en deux phrases, Wilde permets de rendre compte sensoriellement d'un changement d'ambiance subtil.

L'atmosphère semblent maintenant droguée, empoisonnée -lourde comme une fumerie d'opium.

Ce qui a changé entre ces deux phrases : l'arrivée de Dorian, et les discours d'Henry.

Bien avant que Dorian voit son portrait, son esprit commençait déjà à changer, à être "perverti" par Henry, tout comme les roses, passant d'une odeur douce et naturelle à un parfum capiteux et artificiel, ont perverties l'atmosphère.

La phrase II permets de sentir la montée de la tension, l'apogée du climax saturé avant la révélation du portrait, qui changera à jamais la vie des trois personnages. 

Les roses pourraient ainsi, en plus d'un élément de décor, permettre de faire graduellement monter la tension jusqu'à la découverte du portrait -immédiatement les paragraphes suivants-.

Cependant, une chose me questionne: l'origine de cette odeur.

En relisant la première phrase, on se rends compte qu'à l'inverse du lilas et des autres fleurs, l'odeur vient vraiment de l'intérieur. Est-ce une métaphore pour parler de Basil ? Ou des discours d'Henry ? Ou des deux hommes ?

Je penche vraiment pour voir les fleurs comme une métaphore.
Fortement influencé par les romantiques français qu'il aimait tant (Baudelaire, Gautier, etc...),Oscar Wilde intègre pleinement tout un univers de symboles et de métaphores dans ses oeuvres (par exemple, le recueil A House of Pomegrade). Etant un véritable passionné de fleurs, il connaissait bien leurs noms, leurs histoires... et leurs symboliques. La présence des fleurs pullulent dans ses écrits comme dans sa vie (les célèbres oeillers verts), et le "Portrait de Dorian Gray" n'y échappe pas.

Déjà au XIXème siècle -et comme c'est toujours le cas de nos jours-, la rose est le symbole de l'amour, de la passion et du désir sexuel.
Le symbole de la rose peut être encore plus approprié pour symbolier l'homosexualité, qui au vu du contexte socio-culturel et politique de l'époque, était vécue comme un danger de chaque instant (voir l'amendement de Labouchère de 1885). Être un homme qui aime les hommes était à cette époque synonyme de margnialité, de danger, d'illégalité et parfois même de mort.
La rose est une fleur à double-tranchant: elle est belle, éclatante de couleurs et de beauté, symbole de passion et d'amour. Mais ses épines sont là pour rappeller le danger : vouloir cueillir une rose, vouloir s'entourer de roses, c'est prendre le risque conscient de se blesser.
La rose (ou la fleur, de manière générale) peut en plus porter ce symbole, pour les romantiques français en particulier, de l'Art, de la muse, du "beau pour le beau", de ce qui beau "inutilement" (on retrouve les idées de Gautier sur l'Art, qui seront aussi celle de Wilde, comme en témoigne la préface du Portrait de Dorian Gray : "All art is quite useless".). Si l'on ajoute à cela les fortes influences platoniciennes sur l'amour (et en particulier le fameux "Banquet" de Platon) qui reviennent en puissance au XIXème siècle (pour le meilleur comme pour le pire), la rose, comme l'amour homosexuel, n'a ainsi qu'autre but que la beauté et être pleinment pour ce qu'il est, sans but autre que son existence. 
Comme le dira un autre auteur de la même période :
"But this rose is an extra. Its smell and its colour are an embellishment of life, not a condition of it. It is only goodness which gives extras, and so I say again that we have much to hope from the flowers." (et oui, il s'agit d'un extrait du célèbre monologue de la rose dans "Le Traité Naval" des Mémoires de Sherlock Holmes, par Arthur Conan Doyle -un ami de Wilde, par ailleurs. Passage qui, bien qu'il ai eu lui aussi été sujet à de nombreuses interprétations souvent contradictoires, ne me semble pas complètement hors-sujet avec ce qui est développé ici ;) ).

En partant de ce constat -la rose comme symbole de la passion amoureuse, du désir, et encore plus du danger derrière l'amour et le désir, en particulier homosexuel, ces deux phrases pourraient ainsi porter un sens supplémentaire -qui n'est en rien contradictoire avec les précédents.

La montée en tension pourrait être aussi liée à la fois à l'intérêt que porte Dorian à Henry -qui est graduellement monté en puissance au fur et à mesure de leur discussion dans le jardin, jusqu'à ce que Dorian demande à Henry que leur amitié soit un caprice-, l'intérêt que porte Henry à Dorian -comme un homme de théâtre planifie une pièce avec ses acteurs-, ou encore l'intérêt que Basil porte à Dorian -qui s'accroit au fur et à mesure qu'il en fait son portrait.

Evidemment, la possibilité que cela se lit à une attirance sexuelle, de la part de l'un comme des autres est aussi probable.

Ainsi, l'interprétation pourrait être la suivante:
I : l'odeur est au début riche, naturelle et pure, comme l'amour que Basil porte à Dorian -l'attirance d'un artiste pour la Beauté, incarnée ici en Dorian

II: le parfum devient lourd et enivrant, comme les idées d'hédonisme et de perversion que préconise Henry -son intérêt pour Dorian n'est pas naturel, il s'intéresse à lui pour ce qu'il peut en retirer, intérêt, désir et divertissement-.


Tout comme le portrait, au fur et à mesure qu'il grandit (que Basil le termine) prends de la place entre les trois hommes et va détruire leurs vies et leur relation (jusqu'à la mort de deux des personnages), les roses prennent toutes la place dans le studio et les esprits.
Le parfum articificiel prends le pas sur le naturel, comme le portrait prends le pas sur le "vrai" Dorian -comme l'art prends le pas sur la vie.

 

Alors: simple élément de décor ? habile mise en place du climax ? symbolique de désir et de sexualité ? métaphore de l'articifiel qui vient prendre la place du naturel ?

 

Dans tout les cas, Wilde nous montre ici son talent à jouer habilement avec les mots, les idées, et les sens. En deux phrases, et par le simple sens de l'odorat, l'histoire est lancée, et la tragique décadence à venir de Dorian Gray semble désormais inévitable.