Guy De Maupassant: "Apparition" & autres nouvelles, 1882-1887

De même que d'autres commencent par croire, je commence par douter ;

TW! Ce post fera mention des sujets suivants: suicide, meutre, folie, mort, fantôme, adultère, gaslighting

 

Ce recueil, de la collection Folio (2022), propose une collection de huit nouvelles de Maupassant, autour du fantastique et de la folie (thèmes souvent chers à l'auteur, comme le démontre la multiplicité des nouvelles dans ce genre qu'il a écrit tout au long de sa prolifique carrière).
J'ai personnellement adoré presque chacune de ces nouvelles (même si, en lecteur friand de Maupassant depuis plus de quatorze ans, j'en connaissais déjà quelques unes). L'auteur prouve ici une fois de plus sont talent pour les nouvelles à chute, et une pleine maitrise des récits courts et angoissants, mêlés de fantastique, de philosophie, et parfois d'un peu d'horreur...
Ci-dessous, mon retour sur certaines des nouvelles comprises dans ce recueil (que je complèterais quand je le relierais- ce qui arrivera très probablement...)
EDIT: J'ai trouvé de nombreux pdf complets et gratuits de ces nouvelles -comme elles sont courtes, je les mets en lien avec. Bonne lecture ! :)
crédits image: https://camille.garoche.me






Writing& style: ⭐⭐⭐⭐
Interest&reflective:  ⭐⭐⭐
Characters and setting: ⭐⭐⭐

Originality:   ⭐⭐⭐⭐
Reading experience: ⭐⭐⭐⭐
General rating: ⭐⭐⭐⭐⭐

 

 


   

Les nouvelles sont ici dans l'ordre proposé dans le recueil "Apparition", aux éditions Gallimard -Collection Folio, avril 2022.
Les nouvelles font en moyenne une dizaine de pages, voir moins.
!!! Ce post contient des spoilers !!!

"Le loup"  1882, 14 Novembre ⭐⭐⭐

lien: Le loup, 1882, Maupassant

 
Une nouvelle fantastique autour de la folie meurtrière de la chasse, avec un loup monstrueux qui s'en prends à ceux qui la pratique...
Cette nouvelle, bien qu'intéressante, n'est pas la meilleure du recueil -elle ne m'avait d'ailleurs pas marquée, et j'ai du la relire avant d'écrire ce post.
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"La légende du mont Saint-Michel" 1882, 19 décembre ⭐⭐

lien: La légende du Mont Saint-Michel, 1882, Maupassant

 
La place du Mont Saint-Michel est un lieu que l'on voit de manière assez récurrente dans les écrits de Maupassant.
Cette nouvelle relate de la joute légendaire entre Saint-Michel et le Diable pour avoir la garde du lieu.

Seconde nouvelle, qui ne m'a pas marquée non plus -petite déception sur les deux premières, donc.
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"Magnétisme" 1882, 5 Avril ⭐⭐⭐

lien: Magnétisme, 1882, Maupassant

 
Pas vraiment une nouvelle fantastique, "Magnétisme" présente un débat, lors d'une soirée, entre des invités, sur l'existence du magnétisme et de la télépathie.
Quelques questionnements intéressants, mais l'histoire manque de profondeur. Je pense que mon appréciation de cette nouvelle vient aussi de mon propre contexte de lecteur du XXI
ème siècle : à la fin de XIXème, l'Europe voit surgir un intérêt croissant pour le spiritisme, le morbide et le macabre (ce que l'on a nommé l'esprit "fin-de-siècle"). Peut-être est-ce un sujet un peu plus épuisé maintenant ? En tout cas, j'en tire tout de même quelque citation intéressante:

36: "Mais moi, voyez-vous, je ne crois pas par principe. De même que d'autres commencent par croire, je commen
ce par douter."
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"Apparition" 1883, 4 Avril ⭐⭐⭐⭐⭐
(originellement publiée  avec "Le Horla" -et je comprends pourquoi !)

lien: Apparition, 1883, Maupassant

 
Enfin, nous arrivons à mon premier coup-de-coeur du recueil ! Une nouvelle dont la chute brutale n'est pas sans rappeler les autres pépites de l'auteur comme "La Parure" ou "La Morte".

46: "Cette histoire m'a tellement bouleversée [...] que je ne l'ai même jamais racontée. Je l'ai gardée dans le fond intime de moi, dans ce fond où l'on cache les secrets pénibles, les secrets honteux, toutes les inavouables faiblesses que nous avons dans notre existence".
Si l'ouverture de la nouvelle se fait à la troisième personne, la parole est ensuite donnée au "vieux marquis de la Tour-Samuel, âgé de quatre-vingt-deux ans", qui relatera son histoire à la première personne.
Le marquis lors d'une balade, croise un vieil ami qu'il n'a pas vu depuis longtemps. Celui-ci lui fait une étrange demande : Aller récupérer des papiers dans son ancienne maison, où il n'ose plus retourner, car c'est là que sa femme bien-aimée est soudainement décédée. Le narrateur va accepter bon gré mal gré, et c'est ainsiqu'il se retrouve dans cette étrange aventure.
Alors qu'il est dans la chambre à récupérer les documents en question, une grande femme vêtue de blanc apparait derrière le fauteuil où il était assis... et celle-ci lui fait une étrange demande: elle lui tends un peigne, et lui supplie avec souffrance de lui peigner les cheveux, qu'elle a irréellement longs et noirs. Celui-ci s’exécute, et quelques minute plus tard, l'apparition le remercie et s’enfuie par la porte...
Et....... je n'arrive pas à me résoudre à spoiler ici la chute, tant je l'ai trouvée abrupte et incroyable, brusque et superbe !
Une fois la lecture finie, on hésite; fantastique ou folie ? Est-ce le narrateur, ou le lecteur, qui se fait tromper ? Et surtout, à partir de quel moment le récit a-t-il basculé hors de la réalité ?
La nouvelle et sa chute sont troublantes, mais la lecture est fluide, rapide et agréable. L'une de mes préférées de ce recueil, et probablement l'une de mes favorites de Maupassant! 


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"Lui ?" 1883, 3 juillet ⭐⭐⭐⭐

lien: Lui?, 1883, Maupassant

Je viens d'à l'instant relire la nouvelle pour la commenter en l'ayant bien en tête. J'ai été au début rebuté par les deux premières pages pleines d'un sexisme à crier... mais la suite est fantastique!
Il s'agit d'une "lettre" d'un homme -dont ne sait pas le nom- adressée à son ami -dont on ignore également l'identité-.
Le narrateur se livre un peu dans un paragraphe complètement misogyne -ce qui me fais toujours levé un sourcil de désapprobation, bien que je sois habitué à ce genre de discours d'époque-

Il est ici difficile de résumer cette nouvelle, car lui trouver une explication rationnelle au récit, car on oscille entre phobie, fantastique et folie: le personnage est-il victime d'un délire paranoïaque, ou de phobophobie ("j'ai peur de la peur;peur des spasmes de mon esprit qui s'affole", p.63) ? Ou est-ce un fantôme ? Il faut la lire pour se faire un avis, et c'est ce que je vous invite à faire -si vous réussisez à ne pas avoir envie de frapper l'homme pour ses discours sexistes-, car elle reste malgré tout une excellente nouvelle dans le genre !

63: "Je n’ai pas peur d’un danger. Un homme entrerait, je le tuerais sans frissonner. Je n’ai pas peur des revenants ; je ne crois pas au surnaturel. Je n’ai pas peur des morts ; je crois à l’anéantissement définitif de chaque être qui disparaît ! Alors !... Oui, alors !... Eh bien ! j’ai peur de moi ! j’ai peur de la peur ; peur des spasmes de mon esprit qui s’affole, peur de cette horrible sensation de la terreur incompréhensible."

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"La Morte"1887 ,31 Mai ⭐⭐⭐⭐⭐

lien: La Morte, 1887, Maupassant 

"Je sortis et, malgré moi, sans savoir, sans le vouloir, j’allai vers le cimetière. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre, avec ces quelques mots : « Elle aima, fut aimée, et mourut. » " 

Déjà lue au collège, cette nouvelle laisse un goût amer après chaque (re)lecture. -le même que celui qui me prends à la lecture de la fin de "The Young King" ou "The Happy Prince" de O.Wilde : un soupir déçu, un dégoût contre les humains, un "Tout ça pour ça" murmuré.

Un jeune homme, fou de douleur d'avoir récemment perdu sa jeune femme tant aimée, reste le soir dans le cimetière où elle a été enterrée comme tant d'autres gens, dont les mérites sont vantés sur leurs épitaphes. Mais quand la nuit tombe, les fantômes sortent de leurs tombes, et décident de rétablir la vérité... Une nouvelle très courte, mais efficace.

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"L'endormeuse",  1889 ⭐⭐⭐⭐1/2

lien: L'endormeuse, 1889, Maupassant 

Une nouvelle très forte
Maupassant aborde ici, de manière complètement explicite,le suicide assisté (en 1889!).

Comme toujours, l'atmosphère de la nouvelle flotte entre rêve et réalité -nous ne savons jamais vraiment ce qui tient de l'un ou de l'autre.
Le personnage principal rencontre le directeur d'une maison où l'on aide à mourir, d'une manière très douce et personnalisée: en respirant, confortablement allongé.e dans un divan, le parfum de ses fleurs favorites.
L'atmosphère saturée, les références aux fleus et aux drogues n'est pas sans rappeler les fumeries d'opium si populaires et si décriées au XIXème -auxquelles je pense que Maupassant fait directement allusion.

Cette nouvelle se pose, d'une certaine manière, comme une voix pour le développement du suicide assisté. Il est très intéressant de voir ce genre de thématique déjà questionée à la fin du XIXème siècle -il y a 136 ans... 

"J’allais par les rues, regardant les maisons, les théâtres, les établissements publics, et voilà que, sur une place, j’aperçus un grand bâtiment, fort élégant, coquet et joli. Je fus surpris, car on lisait sur la façade, en lettres d’or : « Œuvre de la mort volontaire ». Oh ! étrangeté des rêves éveillés où l’esprit s’envole dans un monde irréel et possible ! Rien n’y étonne ; rien n’y choque ; et la fantaisie débridée ne distingue plus le comique et le lugubre."

 

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"La nuit"  1887, 14 juin ⭐⭐⭐⭐⭐

lien: La nuit, 1887, Maupassant 

 "J’aime la nuit avec passion. Je l’aime comme on aime son pays ou sa maîtresse, d’un amour instinctif, profond, invincible. Je l’aime avec tous mes sens, avec mes yeux qui la voient, avec mon odorat qui la respire, avec mes oreilles qui en écoutent le silence, avec toute ma chair que les ténèbres caressent. [...]Le jour me fatigue et m’ennuie. Il est brutal et bruyant. [...]Mais quand le soleil baisse, une joie confuse, une joie de tout mon corps m’envahit. Je m’éveille, je m’anime. À mesure que l’ombre grandit, je me sens tout autre, plus jeune, plus fort, plus alerte, plus heureux. [...]Ce qu’on aime avec violence finit toujours par vous tuer. "

Ainsi s'ouvre cette nouvelle - l'une de mes favorites du recueil. Une ouverture dans laquelle nombre d'entre nous, noctambules, nyctophiles et/ou insomniaques pouvons nous reconnaître.

La suite semble se dérouler dans un demi-cauchemar (toujours ce flottement entre rêve et réalité par Maupassant). Est-ce le manque de sommeil qui le fait halluciner ? La folie ? Ou juste un mauvais rêve ? Notre personnage se retourve plongé dans une aventure qui flirte avec la terreur, la confusion mentale, et le cauchemar. L'ambiance n'est pas sans rappeller certains passages dans "Dr Jekyll and Mr Hyde" par R.L. Stevenson, paru à peine quelques mois plus tôt -en 1886- et frac succès (et polémiques) à l'époque.

Cette nouvelle reste, avec "La Morte" et "Apparition", dans mes favorites du recueil. 

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 Pour conclure, ce receuil est un coup de coeur -je l'ai d'ailleurs relu au moins trois fois depuis son achat.
 
Le XIXème siècle est une période où, dans la littérature, les frontières s'effacent, que ce soit entre humain et nature (Jules Verne), le bien et le mal (Stevenson), la réalité et le fantasme (Zola), l'art et la vie (Wilde), ou la folie et la raison (Maupassant). 
Maupassant est passé maître dans l'art de flirter entre le réel et l'iréel, entre l'horreur et le doute, la folie et la raison, la mort et la vie. Les chutes s'enchaînent, laissant lea lecteur.rice dans le doute, voir la gêne -ce malaise si particulier de la lecture fantastique. 
Dans ces récits, nul besoin de vampires ou de monstres pour nous faire frissonner: l'humain et son imagination font tout...